…Et vogue le navire
 

par Pierrette Paré-Walsh

 

Posséder un bateau, c’est naviguer dans un autre monde. Un monde qui n’a pas les pieds sur terre.  Un monde qui flotte, tantôt sur les eaux, tantôt sur les nuages.

 

Pour célébrer la presque fin des vacances, convaincus que nous avions fait nos classes maritimes avec succès, - on se souviendra de l’épopée «Quand le bateau s’en va » - Capitaine et moi, le Mousse émérite, avons décidé de pousser l’aventure à son max.

C’est là où j’ai découvert le monde des bateaux en le regardant vivre… J’y reviendrai un jour.

 

Mais d’abord, il faut que je vous dise. 

 

Ayant passablement maîtrisé le Sidewinder de seize pieds (4,9 mètres) de madame Fille et de monsieur Gendre, pourquoi ne pas nous aventurer et mener à bon port une péniche de quarante-six pieds linéaires (14 mètres), avons- nous pensé.

 

« À cœur vaillant,  rien d’impossible » pouvons-nous lire dans la pierre au palais du célèbre Jacques Cœur de notre histoire de France. C’était sa devise, j’ai cru opportun de la faire mienne.

 

 

 

 

 

Avant de poursuivre mon récit, il vaudrait mieux que vous connaissiez le but de cette croisière de rêve. Partir à la découverte des célèbres Îles-du-Saint-Laurent, appelées les Mille-Îles égrenées de Brockville à Kingston, Ontario. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    On n’a qu’à penser à l’histoire merveilleuse et tragique entourant le Boldt Castle érigé dans la baie d’Alexandria sur Heart Island, une île en forme de cœur. 

 

 

De quoi faire rêver et pleurer toutes les princesses sur terre.

 

Un projet du genre vaut bien la présence d’un équipage sélect soit celle de six de nos petits-enfants. Quelle chance!  Ils acceptent avec enthousiasme de vivre avec les grands-parents sept jours et sept nuits de rêve.  Par ordre chronologique :

 

Pour réaliser notre rêve, il y a Pippen II, patronyme de notre monstre marin qui dort paisiblement au quai n’exigeant rien de plus pour prendre le large que sept cents litres d’essence et quelques manœuvres agiles de la part du Capitaine, toujours le même, l’homme de ma vie.

 

 

 

En moins de temps qu’il faille pour crier holà! l’équipage monte à bord, inspecte l’embarcation de la poupe à la proue, choisit sa couchette, case son butin, accepte le rôle qui lui est assigné par Maître après Dieu et, nous voilà prêts pour l’aventure.  Six têtes à peu près blondes, six personnalités, six caractères auront à mettre en commun leurs préférences culinaires, leur rythme de vie, leurs talents.

 

« Évitez les marinas, vous êtes un peu gros » prévient le patron au moment de remettre le navire entre les mains de mon valeureux Capitaine qui a reçu soixante petites minutes de formation intensive.

 

L’heureux élu peut désormais aller en paix. La navigation n’a plus de secrets pour lui. Il sait maintenant faire marche avant, contourner les bouées, faire marche arrière, volte-face au besoin et, surtout, amarrer sans risquer d’esquinter les fragiles débarcadères ou encore la coque d’une coûteuse embarcation.

 

La joie est au comble. Les eaux sont limpides, les couchers de soleil à couper le souffle, les clairs de lune à faire rêver Debussy, les îles de la taille d’une coque de noix, font tourner la tête des princesses, tandis que les gars se meurent d’y jouer les Robinson Crusoé.

 

Notre Pippen II, pour sa part, se complaît à louvoyer entre les îles, mouillant sur demande pour permettre aux six pirates émerveillés de fouiller de fond en comble les minuscules refuges fauniques. C’est le bonheur total.

 

J’oubliais de vous dire.

 

Nous étions huit au départ de la croisière. Nous, les ancêtres, quatre princesses et deux moussaillons. Ce sont ajoutés au cinquième jour, madame Fille, monsieur Gendre et leur « Sidewinder »  Durant les jours qui suivent, à la roue du cent trente-cinq forces,  monsieur Gendre s’en donne à cœur joie au grand ravissement des matelots en puissance ayant droit à de fougueuses randonnées maritimes. 

 

Nous sommes samedi. Un samedi inoubliable. Le temps est superbe. Croiser un paquebot n’effraie plus Capitaine. Nous déchiffrons les cartes maritimes mieux que la voyante lisant dans les lignes de la main. L’enthousiasme aidant, le mot est lancé : Kingston!  « Si nous allions dîner à Kingston au resto indien en souvenir du passage du général Garde-À-Vous au Royal Military College »  Général Garde-À-Vous, c’est le surnom affectueux que je donne en cachette à mon petit-fils Guillaume.   

 

Voilà un périple qui séduit l’équipage

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Sitôt dit, sitôt fait, Pippen II et Sidewinder lèvent l’ancre. Le lièvre et la tortue se donnent rendez-vous à la marina de Kingston. 

 

D’une vague à l’autre, d’une bouée à l’autre, d’un phare à l’autre, Pippen II vogue allègrement vers son destin. Je n’ai pas dit vers sa destination. Vous comprendrez pourquoi…

 

Au moment où pointent à l’horizon les bâtiments de la base militaire, ce qui aura exigé de notre galère deux bonnes heures de navigation, notre Seize Pieds ouvre les moteurs à fond de train, rejoint la marina, se laisse accoster comme un charme, puis attend les lambins pour les accueillir à bras ouverts.   

 

À la roue de Pippen II, Capitaine au long cours est heureux comme un armateur grec. À ses côtés, son Mousse, toujours la même, un œil sur les bouées, l’autre scrutant l’horizon et tout ce qui flotte à perte de vue. Vous seriez étonnés de voir…

 

 Soit dit en passant, j’ai maîtrisé le vocabulaire marin. Dès lors, c’est avec désinvolture que je lance au besoin : à bâbord ou à tribord, même si j’ai encore du mal à différencier ma gauche de ma droite. En retrait, madame Fille révèle ses talents de navigatrice chevronnée surveillant d’un œil de lynx les manœuvres du paternel.

 

En parlant des manœuvres du Capitaine, le septième jour, Fiston, père de Rachel et Anthony se joint à nous.  Fiston est l’As du catamaran. Rien à son épreuve. Imaginez qu’il a faillit mourir de peur quand son modèle de père chassa tous les oiseaux en train de se dorer au soleil. On aurait cru que Pippen II n’avait pas vu, à bâbord, le phare refuge où ils étaient perchés. Il y avait même un énorme nid au sommet. Moussaillon avait pourtant averti Capitaine à trois reprises de s’éloigner de l’obstacle.   

 

Remarquez que nous ne sommes pas à une émotion près. Au fait, voici une anecdote chargée d’émotions.  En cours de route (maritime pour être plus précise), Capitaine prend soudainement panique.« J’ai l’impression que je ne peux plus contrôler le navire. J’ai beau tourner, tourner, tourner, pour aller vers la gauche, rien à faire » Déboussolé, le pauvre homme en vient même à ignorer les termes marins et recourir à sa gauche et à sa droite pour décrire ce qu’il vit. Dans les circonstances, je préfère oublier ses écarts de langage.

 

Comme par hasard, s’amène la bordée, morte de rire, confessant être montée sur le pont supérieur où se trouve la deuxième roue de navigation. Vous devinez le reste. L’équipage s’est emparé des commandes de Pippen II, ignorant l’impact du geste sur les nerfs de l’Aïeul déjà en train d’envisager un naufrage.

 

Soulagé de savoir que notre Baleine n’ira pas échouer sur un  récif, l’Ancêtre reprend son souffle et remercie le ciel de sa clémence.

 

Pour revenir à notre destination, l’équipage du Sidewinder, formé de monsieur Gendre et des deux mousses, devance notre arrivée de plus de trente minutes. Nos trois plaisanciers sont déjà au garde-à-vous sur le quai de l’impressionnante marina, les yeux fixés sur l’horizon, prêts à nous accueillir à bras ouverts.  

 

Me croirez-vous? Réussir à amarrer dans une honorable marina notre vagabond  de House boat, appellation ontarienne, cela équivaut à pénétrer dans une cathédrale sur la pointe des pieds, avancer jusqu’à la balustrade sous le regard glacé des vénérés saints figés dans le plâtre pour l’éternité, en s’abstenant de profaner le silence qui y règne.

 

C’est bien ce que je ressens à l’instant où Pippen II, à force d’innombrables et périlleuses tentatives, réussit finalement à se faufiler dans le corridor étroit protégé par un coupe-lame, puis tout en se laissant ballotter par le vent et le courant, atteindre le havre d’accotement. À l’intérieur de cette extravagante marina, nous attend une horde d’intimidants palais flottants. 

 

Pippen II a beau se faire petit, aux yeux de tous, il a l’allure d’un terrifiant requin.

 

Pas besoin de dire que notre arrivée soudaine dans ce sanctuaire béni des dieux ne passe pas inaperçue.  Loin de là, elle provoque même quelques scènes rocambolesques.

 

En parlant de l’accueil, j’ai spécifié les bras ouverts n’est-ce pas? Les bras ouverts pas pour longtemps. Je vous le jure. À compter du moment où notre royaume flottant franchit le fameux corridor, pour aboutir dans la marina et se rapprocher un peu plus du quai, monsieur Gendre n’a plus assez de ses deux bras pour attraper les amarres que lui lancent, à tour de rôle, les princesses affolées. Pendant ce temps, notre Délinquant n’en fait qu’à sa tête.

 

L’heure est grave! On ne rit plus!

 

Pour mon bourlingueur de mari, plus question de faire marche arrière. De toute façon,  nous n’avons plus la latitude nécessaire à un revirement. N’écoutant que ses vieux instincts de marin, « À la guerre comme à la guerre » lance t-il à tout venant.

 

« Évitez les marinas » Trop tard maintenant. De toute façon, plus les minutes s’écoulent, plus Pippen II tangue au gré des flots, plus il a de matelots autour, et plus ils sont nombreux à donner des ordres au Capitaine en détresse.

 

Please go back! Back up! D’autres crient d’avancer, d’autres de tourner à droite, à gauche. Don’t dock here! No room for your boat! Get your rear end out of the way from the other boats!  Ils sont maintenant une armée entière à vouloir diriger les manœuvres et retenir les câblages.

 

« Y a t-il quelqu’un qui parle français? » s’exclame en désespoir de cause l’un des commandants croyant que mon irlandais de mari ne comprend pas les consignes transmises dans la langue de Shakespeare.

 

Mon vieux loup de mer qui ne sait plus où donner la tête se souvient tout à coup que le capitaine est Maître après Dieu. N’en doutant pas, il décide de ne plus entendre le chœur des bateliers, mais d’aller de l’avant et d’aborder le quai de plein front.

 

Le choc quai-bateau, est in-sou-te-na-ble. 

  

« Il n’ira pas plus loin » proclame Maître après Dieu qui retrouve du coup ses esprits et un teint moins violacé, au grand soulagement du Mousse qui a craint un instant pour la santé de l’homme de sa vie.

 

Grand-maman, allons-nous couler comme le Titanic? Ose demander Fiona, la six ans.

 

Une chose est certaine, face contre quai, la proue ne bougera plus. Pour les quarante quelques pieds de flanc, c’est moins certain. Rappelons-nous, il y a le courant, il y a le vent. 

 

Je vous jure, même abouti, on a l’impression d’être traqué de tous côtés. 

À bâbord, c’est la coque pointue et menaçante d’un yacht digne de Onassis, le museau collé dans la fenêtre de notre cuisinette. 

 

Grimpée sur le pont, une sirène blonde, comme elles le sont toutes d’ailleurs, une sorte de Maria Callas s’évertue à lancer des notes aiguës et des « move, go away. »

 

À tribord, une rangée de voiliers aux airs provocants pointent leur proue vers le flanc de notre colosse. On craint le pire ; eux aussi. Autant de sopranos hystériques juchées sur les ponts s’époumonent à tout rompre.  Elles semblent convaincues que leurs clameurs  éloigneront le minable House boat.

 

Abandonnant les Castafiore à leur opéra, le Old Boys Network se met en branle pour offrir son aide et éviter le pire. Il s’agit de bander les cordages bord à bâbord. Quatre à six amarres maîtrisées par autant de marins de fortune pour éviter que le bord à tribord aille frôler les huit ou dix trésors des mers.

 

Chevauchant d’une coque à l’autre, gaffe en main (la gaffe pour ceux et celles qui l’ignorent, c’est une perche munie d’un croc à une extrémité utilisée pour accrocher, attirer ou repousser) Dans notre cas, il s’agit de repousser. C’est ainsi que mes marins d’eau douce parviennent à tenir le bâtiment en laisse pour éviter de coûteux dommages à l’investissement de leur vie.

 

Pendant ces interminables minutes, monsieur Gendre retient de toutes ses forces, et ça se voit, le plus long des cordages servant à immobiliser l’arrière du bateau.

 

C’est justement le même cordage qui permettra à notre péniche de glisser honorablement hors de l’entrave, faire marche arrière, manuellement comme le souhaite Capitaine, c'est-à-dire à bout de bras et de cordages.

 

Madame Fille, habituée aux finances, compte en multiple de vingt mille ce que nous coûterait une fausse manœuvre. Du coup, plus ardemment que jamais, elle brandit une gaffe qui empêche le mastodonte de frôler la proue du plus extravagant des joyaux maritimes.

 

La marina de Kingston vit ses heures d’attraction puisqu’ils sont de plus en plus nombreux, attroupés le long du quai, ces marins du dimanche, enfoncés non plus dans leur chaise Canadian Tire comme mes petits vieux de la rivière des Prairies, mais dans des fauteuils rembourrés Coleman. Richesse oblige.

 

Soulagé des affres qu’il a vécues, notre château flottant reprend la voie maritime. Il n’est pas au bout de ses peines. Voilà que le vent se lève, 35 km/heure. Il n’y a pas trop des douze mains de la bordée pour retenir, attraper, rattraper tout ce qui bouge dans les entrailles tandis que Pippen II lutte opiniâtrement contre les déferlantes d’un fleuve en furie. 

 

Au bout de trois interminables heures, Pippen II et Sidewinder mettent le cap sur Mermaid. Une petite île qui  présente une particularité géologique connue sous le nom de roche moutonnée.    

 

N’empêche que nous aurons vécu sept jours et sept nuits de rêve, soleil levant au soleil couchant. Tout en sillonnant un parcours magnifique allant de Brockville à Kingston sans oublier Heart Island pour l’amour des princesses.

 

Sept merveilleux jours en compagnie de six de nos petits-enfants. Heureux et enjoués, ils ont composé une chanson de circonstance, rédigé leur journal de bord, dessiné des phares, des fleurs et des oiseaux, photographié des moments précieux, exploré la nature dans toute sa splendeur et nagé comme des poissons dans les eaux vives. 

 

Quelle merveilleuse chance d’être des grands-parents.

 

Grâce à William, notre photographe inégalé, nous pourrons revivre à jamais la scène inoubliable de notre passage dans la marina de Kingston..

 

Notre Pippen II au repos et le fameux Sidewinder qui s’en donne à cœur joie

 

Pierrette Paré-Walsh  ppwalsh@okiok.com