QUAND LE BATEAU S’EN VA

par

Pierrette Paré-Walsh

 

Le bateau de notre fille repose en cale sèche, c’est-à-dire dans notre garage depuis plus de deux ans.  Il n’est pas seul. Juché au plafond sommeille aussi un catamaran, propriété de notre fils.

 

Depuis que nous sommes retraités, nous avons troqué notre fougueuse Mercedes, qui,  soit dit en passant,  ne répond plus à notre style de vie et caprices, pour une robuste Volvo Cross Country traction intégrale.

 

« Nous voilà en voiture! »  Affirme mon mari le jour de l’acquisition. Fier de son choix, il  fait même poser une attache au cas où nous en aurions besoin. 

 

Depuis, c’est le ravissement total.  L’hiver : skis, bâtons, chaussures, vêtements de rechange tout s’y loge.  L’été :  vélos, sacs de golf, frigo pour les breuvages, gréement de pêche,  cette fois encore, vêtements de rechange.  Rien ne manque.

 

Tout à  l’heure, je vous disais que la voiture était munie d’une attache. Vous avez deviné la suite?  Le bateau.  C’était bel et bien pour haler un bateau.  Lequel?  Celui-là même qui est en cale sèche. Le bateau de fifille.

 

Bon! Ce n'est pas exactement notre automobile, ni notre bateau, mais ça vous donne une idée!

 

Enfin la Volvo allait donner son plein rendement.  Haler un engin de 16  pieds, spécialement conçu pour faire du ski nautique.  Moteur 135 forces,  double coque pour prendre les vagues en toute sécurité, vitesse de croisière pouvant atteindre 50 km heure et plus...   

 

La jouissance totale.  Je vois encore mon mari entrain de ligoter le joujou sur la remorque.  Dieu qu’il a l’air heureux mon matelot de jeunesse ayant parcouru les mers des cinq continents. Mon pêcheur du dimanche en chaloupe à rames sur des eaux tranquilles. 

 

Les réservoirs sont pleins, les rames sont à bord, les gilets de sauvetage et les multiples  gogosses, le gréement en terme marin.  Nous répondons véritablement aux exigences des agents de la garde côtière. Rien ne manque ou si peu…

 

Si peu?  L’habitude, l’entraînement, la répétition du geste.  L’habitude de mettre un bateau à l’eau en deux temps.  Il faut dire que nous ne sommes pas seuls à la marina et que les gens sont pressés. 

 

Nous y voilà! L’endroit est magnifique! Tellement magnifique qu’une horde  de petits vieux y vient quotidiennement.  Assis sur leur chaise de toile Canadian Tire, une bouteille ravigotante à la main.  Leur plaisir?  Juger du savoir-faire des bateliers et ajouter des commentaires pas toujours flatteurs.  Vous pouvez me croire.  Juste à les voir, vous attrapez un complexe. S’ils étaient à votre place, eux, ils sauraient comment faire. 

 

Larguez les amarres chante Vigneault.  Ce n’est pas encore le cas.  Mon capitaine de mari doit reculer et la Volvo et la remorque qui porte le bateau jusqu’à ce que les roues de cette dernière baignent dans l’eau. Plus que jamais, mes marins de baignoire sont aux aguets.  Il faut les voir,  le sourire en coin. « Y’é pas à l’eau! »  commente  l’un d’eux.

Vous savez comment ils nous appellent? Marins de fossé.  Je les ai entendus.

 

Il y a des lunes que nous ne pratiquons pas ce genre d’activité…Il faut retrouver l’habilité. Un petit coup de roues à droite,  pendant que la remorque va vers la gauche. Pour corriger, un petit coup de roues à gauche, et la remorque repart vers la droite. Et on recommence. Un quart d’heure plus tard,  capitaine retrouve enfin ses talents de jadis et docilement notre bateau suit sa trajectoire et se retrouve le derrière à l’eau. En terme marin, la poupe à l’eau..

 

Je préfère la poupe,  car il faudra éventuellement que la proue y soit aussi. Nous avons oublié que l’objet de plaisance est encore relié au treuil de la remorque.  Pour bien faire, nous aurions dû donner du mou au cordage pour que le bateau quitte gentiment son transporteur et flotte de ses propres ailes. Cela aurait été si facile!

 

Pendant que mon pauvre homme manœuvre,   je jette un regard vers la brochette mâle qui, elle, nous regarde du coin de l’œil. Ils ont l’air de bien s’amuser.  Chacun y met son grain de sel.  J’imagine qu’ils se croient au Casino entrain de gager combien on mettra de temps.

 

Mission accomplie dirait mon petit-fils en voyant la carène, c’est à dire l’ensemble de la coque finalement immergée.

 

Le pilote retourne stationner la voiture et la remorque pendant que je retiens par les cordages notre dauphin au quai. Je sens la présence des regards.  Ils sont six ou huit autant de paires de yeux moqueurs   S’il fallait que le moteur ne démarre pas?  Vous voyez d’ici le spectacle?  J’ose une petite prière au saint patron des marins dont j’ignore encore le nom.  C’est l’intention qui compte aurait dit ma mère.

 

Capitaine revient d’avoir garé le transporteur,  monte à bord de l’embarcation, s’installe  au volant, avant de donner ses ordres au mousse.  Le mousse c’est moi. 

Priorité : démarrer le135 forces. Mon Dieu faites que…j’entends un toussotement. Puis rien. J’implore encore une fois le saint-patron des marins que je ne connais toujours pas.  Un deuxième toussotement.  Puis dans un bruit d’enfer, l’engin se met en marche, gronde, fait du remous, laisse aller une petite fumée presque blanche. Ça marche! Merci mon Dieu et le saint demeuré inconnu.

 

C’est ici que ma fonction de mousse entre en jeu. Vite je détache les cordages retenus au quai, et je saute dans l’embarcation qui déjà veut prendre le large. Avant même de m’asseoir, d’une main de médaillée d’or,  j’adresse un au revoir à mes spectateurs en fredonnant la chanson de circonstance: « Quand les bateaux s’en vont… ».

 

Rien à voir avec les canaux de Venise ou les écluses du Canal Lachine.  Sur la Rivière des Prairies, on roule.  Les Bombardiers,  les Ceci, les Cela nous croisent à des vitesses vertigineuses.  On se croirait sur l’autoroute 15.  Nous n’avons pas trop de quatre yeux pour voir venir les bouées  rouges ou vertes.  Capitaine me parle de tribord et de bâbord.  Moi qui ai de la difficulté à reconnaître ma gauche de ma droite  ça promet. 

 

Le calme revient. J’identifie les bouées. Nous découvrons un aspect de notre chez-nous jusqu’alors inconnu.  C’est magnifique!  Incroyable.  À deux pas des mégas centres commerciaux,  imaginez! Nous pouvons voguer sur des eaux calmes,  l’expression est quand même  un peu forte.  Dire qu’à moins de quelques kilomètres de la maison,  nous  découvrons la vie aquatique, la faune, la flore, la nature en trois dimensions. Nous flottons d’aise et de joie imaginant une île déserte, un déjeuner sur l’herbe. Un petit

Fromage et une baguette avec ça?

 

Le temps coule. Pour éviter l’affluence des plaisanciers, il faudrait bien revenir sur terre. Regagner le rivage.  C’est la sagesse qui parle. Avant de faire demi-tour, capitaine regarde au loin et projette notre prochaine randonnée. Les rapides du cheval blanc que nous traverserons entre les bouées le moteur à plein régime.

 

Le soleil dans le dos, nous revenons à notre marina.  Home Sweet Home. 

Pas si simple la rentrée au bercail.   Il faut voir… Chaque fois que nous approchons assez près du quai pour accoster, le courant intervient et nous en éloigne.   Et, chaque fois, nous repartons allègrement, faisant un tour sur nous même et  tentant à nouveau l’épreuve.  

 

Mes voyeurs sont là, assis  en rang d’oignons. Plus nombreux qu’au départ.  Je suis certaine qu’ils se sont passé le mot et attendent notre retour pour se payer une bonne dose de rire. C’est ajouté au nombre, un genre de pirate Maboule. Lui, il est tout près du quai pour mieux voir.  Il nous observe avec un sourire moqueur.  Front caché sous un Tilley couleur  kaki,  vêtu des genoux à la tête du même ton. Visage recouvert d’un five o’clock shadow.  Passablement bronzé.  Il nous attend. Il est même près à nous porter secours.

Si besoin il y a.

 

Enfin le courant a lâché prise. Le maître après Dieu a vaincu les éléments.   Nous voilà,  à quelques centimètres du quai.  Pour la première fois, assez près pour m’y agripper d’une main ferme.  Capitaine éteint le moteur et moussaillon saute hors du bateau, attrape les cordages et teste ses connaissances de matelotage. Enfin, tout semble sous contrôle. Pour l’instant.  Les vieux ont raison : Notre adorable embarcation n’est pas sortie de l’eau…

 

Pirate Maboule s’approche pour nous féliciter : « Quand je vous ai vu tourner en rond, les cheveux droits sur la tête - en parlant de la tête de mon mari,-  et la dame,- en parlant de moi,-  jouer activement avec les cordages et les bouées,  je me suis dit : Voilà des pros.  Ils savent comment faire pour amarrer. »

 

Il ajoute en me regardant de son air toujours aussi moqueur: « Si j’avais de l’aide comme ça,  moi aussi je ferais du bateau. »

 

Vaut mieux en rire.  Je regarde Monsieur Sans-Gêne droit dans les yeux et je risque : « Il me semble que je vous connais. »

« Oui » dit-il . Le ton ne sème aucun doute. 

 

C’est lui sans son accoutrement de ski, c’est lui aux randonnées pédestres, c’est lui aux randonnées de vélo.  C’est lui, Conrad que j’ai eu  du mal à reconnaître sous son chapeau enfoncé jusqu’au yeux. 

 

L’amitié est à son comble.  On se fait la bise, on rit aux éclats.  On se fout des petits-vieux, tandis qu’eux n’ont rien perdu de la scène des  retrouvailles. Désormais, ils attendent de pied ferme la sortie de l’eau.

 

Voilà la remorque suivit de la Volvo amorçant la descente de l’embarcadère qui me paraît passablement abrupte..  Le pire est à venir. 

 

Dans son for intérieur,  j’imagine que le marin au volant redoute le moment ultime, celui de remonter  tout en douceur le bateau sur la remorque.

 

Plutôt que de démarrer le moteur de l’embarcation,  - s’il fallait cette fois qu’il ne démarre pas - et de se mettre une fois de plus en orbite pour enfin rentrer à bon port,  nous décidons: capitaine, mousse et pirate,    d’y aller manuellement en le tirant par les cordages jusque sur la remorque.  J’ai bien dit : Sur la remorque.

 

Il s’agit pour cela d’orienter la proue en direction du treuil. D’y incérer ensuite le crochet dans l’anneau du bateau  et de bobiner le cordage..

 

Un bateau c’est construit pour flotter et,  bien que noué à la remorque,  le nôtre continu à flotter allègrement au-dessus de celle-ci. lâchement ancrée au fond de l’eau  n’étant pas conçue pour flotter.  Vous voyez ce que je veux dire?

 

Bien que retenu par la proue,  la poupe du bateau s’en donne à cœur joie et passe de gauche à droite au-dessus de la remorque comme un balancier d’horloge sans jamais s’arrêter.  

 

Mon matelot de mari et son assistant, dans l’eau jusqu’à la ceinture, ce qui n’était pas prévu, tentent en vain de mâter l’indomptable. 

 

Une idée de génie leur vient à l’esprit : demander au mousse, le mousse c’est encore moi, de monter à bord, d’empoigner une rame, de l’enfoncer autant qu’il se peut  pour que notre balancier cesse ces ébats  tandis qu’ils le mobiliseront sur la remorque comme il se doit.

 

Dans ces moments cruciaux, obéissance exige. Il m’a faut grimper sur la coque,  ramper,  c’est toujours à plat ventre que l’on rampe,  jusqu’à ce que je puisse plonger dans les entrailles de l’embarcation et passer à l’acte. 

 

Ici, je vous arrête.  Prenez un moment, fermez les yeux et imaginez ma brochette de «Mon oncles» assis  dans leur Canadian Tire .  Ils sont au Cirque, rien de moins et c’est gratuit.

  

«  Rame, rame, rame »  s’exclament  en cœur les bateliers de la Volga, toujours en tentant de ramener la quille vis-à-vis son présentoir.  Il leur vient une autre idée. La bonne cette fois. Retourner dans la Volvo, faire marche avant,  juste ce qu’il faut de façon à ce que la remorque  soit  un  peu moins dans l’eau.  Faute d’eau,  le poisson se résignera bien à monter à bord.  L’opération fut un succès. Il fallait y penser!

 

« Vous n’aurez pas besoin d’aller à la Gym  aujourd’hui » me  lance audacieusement l’un de ceux qui suivit religieusement les ébats de la rameuse.

 

Plutôt que de m’offusquer, je rejoins ma  brochette de septuagénaires,  leur explique que nous sommes maintenant retraités, que nous avons soixante-quatorze ans, et décidés de faire outre du ski, du vélo, et de la randonnée pédestre;  du-ba-teau.

 

Fini les moqueries, ils deviennent tout à coup fort sympas.  Ils en profitent pour nous  prodiguer quelques précieux conseils dans le but  d’améliorer notre performance maritime.  En terminant, Ils nous souhaitent  longue vie,  des heures de plaisir sans oublier de nous dire: À la prochaine.

 

Quant à Pirate Maboule, on s’est promis de partir à quatre, de franchir les rapides du Cheval Blanc pour aller jusqu’à la marina d’Oka et peut être plus loin.

 

Dieu que la vie est belle!

 

Pierrette Paré-Walsh ( ppwalsh@okiok.com )

(Extrait de) : Quand  je vous regarde vivre.