À la recherche de pierres vivantes…

séjour dans quelques monastères du sud de la France

par

Claire Landry

«La beauté agit même sur ceux qui ne la constatent pas.» (Cocteau)

 

Mon conjoint et moi avons choisi ce voyage à cause de l’attrait qu’exerçait sur nous la possibilité de loger dans de grands monastères et abbayes de France. Nous connaissions déjà la simplicité des hôtelleries monastiques et, sans problème, nous en assumions d’avance la frugalité.

Pour se retrouver dans le fatras de tous ces édifices et monuments, définissons quelques termes :

     J’aimerais rajouter que, selon moi, il n’est point besoin d’être croyant pour être témoin de la foi de son vis-à-vis. Il suffit d’avoir suffisamment d’empathie spirituelle pour saisir la profondeur du sentiment de croyance d’une autre personne, d’un peuple, d’un artiste. On peut donc profondément profiter d’un tel voyage pour enrichir sa vie spirituelle, simplement en admirant et en s’abreuvant à l’expression créatrice générée par la foi, dans l’architecture, les objets d’art, la musique, les personnes consacrées, et ce, à travers les époques.

    La musique, le silence et le temps sont les fils conducteurs dans la trame de ce voyage :

   Nous avions des accompagnateurs exceptionnels :

Le résultat : une expérience fabuleuse et marquante,  unique pour chaque voyageur.

     La température :

Il faut reconnaître que lorsque des Québécois arrivent en Provence fin avril, ils sont en train de dégeler de leur dur hiver… chaque brin d’herbe, chaque buisson feuillu, leur semble délectable ! Alors, les palmiers, les cyprès, les pins parasols, c’est trop… Étranges, ces conifères qui cohabitent avec des arbres tropicaux. Et que dire de la fureur des couleurs… rouges, violacées, mauves,  jaune vif, orangées… c’est troublant !

En face de Cannes, sur la petite île de St-Honorat, existe toujours un centre monastique et théologique important datant du 5e siècle. Côté sud, un monastère fortifié protégeait les moines des pirates et des Espagnols. Au centre, nous voyons les bâtiments de l’abbaye qui furent construits au 19e siècle. Sept chapelles jalonnent le pourtour de l’île où se déroulait un pèlerinage provençal entre l’Ascension et la Pentecôte.

L'abbaye de Lérin  est le siège d’une congrégation cistercienne appartenant à l’ordre de Cîteaux, est fidèle à la tradition d’hospitalité, accueillant toute personne en quête de silence, de prière et de paix.

 Hélas, pour des raisons techniques, nous n’avons passé qu’une journée à Lérins, comme des touristes. Nous savons maintenant qu’il y a une nette différence  entre visiter une abbaye en quelques heures et y séjourner. L’attitude des moines ou des moniales est remarquablement différente.

 

Dans le premier cas (visite) , on perçoit votre présence comme une tirelire qu’il faut satisfaire minimalement en donnant des explications sur le monument qui est à visiter, puis en vendant des « souvenirs » qui contribuent à la survie financière du lieu.

Dans le cas d’un séjour prolongé, vous devenez un pèlerin reçu dans les  murs de l’Abbaye pour quelques jours, vous faites partie de la grande tradition d’accueil et d’hospitalité monacale où l’on vous offre le meilleur, si vous êtes le moindrement intéressé : nourriture, offices, explications des symboles,   révélations des trésors cachés (il y en a toujours car les monastères ont, depuis la nuit des temps, la confiance du peuple pour protéger les chefs d’œuvre et les personnes en péril), confidences sur la vie dans la communauté monacale. Vous représentez alors  la personne du Christ, venu de loin, auquel on ouvre les bras, qu’on écoute, à qui on veut vraiment faire plaisir.

Nous avons passé les deux premières nuits du voyage dans une ancienne bastide (maison de campagne provençale) transformée en hôtel de charme. Les bleus, blancs et jaunes réjouissent le cœur. Les chaises, à fond tressé de paille qu’on voit dans certaines toiles de Van Gogh, voisinent des fenêtres aux dentelles  adoucissant les volets de bois.

LE THORONET 

La lumière et l’ombre sont les hauts-parleurs de cette  architecture de vérité, de calme et de force. Et rien de plus  n’y ajouterait.        Le Corbusier

À 40 km de St-Tropez, cette abbaye est l’aînée provençale des trois sœurs de la communauté cistercienne de Cîteaux. Elle a fasciné Le Corbusier et continue d’exercer un attrait immense sur les architectes d’aujourd’hui, qui découvrent une continuité entre les maîtres d’œuvre de la fonctionnalité cistercienne et les constructeurs modernes, du moins ceux qui s’imposent le même niveau d’exigence.

L’église et cloître datent des années 1160-1180.

Ce monastère a amorcé sa dégradation au 15e siècle : fissures, effondrement des toitures, fenêtres délabrées… Heureusement, Prosper Mérimée la sauva au 17e siècle en la signalant à l’architecte des monuments historiques.

Viollet-le-Duc fut aussi de ceux qui initièrent la restauration qui débuta en 1873. Le Thoronet demeure un bien patrimonial de la France, donc protégé et conservé… mais ce sont maintenant des « pierres mortes » .

L’évêque de Fréjus-Toulon a donc demandé à des « pierres vivantes », la communauté des Sœurs de Bethléem et de l’Assomption de la Vierge,  de venir s’installer sur d’immenses terrains jouxtant le Thoronet. Leur monastère s’appelle Notre-Dame du Torrent de Vie.

L’accueil offert par ces religieuses est total. Tout est mis à notre disposition pour être le plus à l’aise possible.

Deux formes d’hôtellerie sont offertes : en ermitage, ce dont ont profité la moitié des gens de notre groupe, et en maison, pour l’autre moitié. La personne en ermitage est seule dans sa maisonnette, mange seule, tout est en silence. Nous étions dans la maison, donc repas en communauté. Les offices ont lieu dans l’église que les Moniales se sont construite; nous y assistons du jubé avec une vue sur l’ensemble du chœur. Elles portent une tunique blanche en toile avec un capuchon; nous avons vu une très vieille moniale qui portait leur vêtement d’hiver, une tunique semblable, mais toute en laine blanche.

Les voix des Moniales de Bethléem : du cristal… si c’est ça le paradis, je vais faire un gros effort pour y aller ! Le choeur polyphonique interprète les offices en français auxquelles sont jointes des mélodies souvent d’influence orientale,

NOTRE-DAME de MONTRIEUX

St-Bruno est le fondateur de l’ordre des Chartreux (1084).

Ce sont des contemplatifs dans le sens fort du terme, ceux qui ont un rôle d’intercession, de réparation, de communication de vie divine au monde.

Ils utilisent le retrait pour être le plus en contact possible avec leur Dieu.

Montrieux est chronologiquement la huitième Maison de l’Ordre et la quatrième des Chartreuses qui existent encore.

 

Je n’ai jamais été si proche d’une Chartreuse, objet d’un rêve de toujours.

Nos compagnons du voyage ont pu pénétrer à l’intérieur de ce monastère et nous ont décrit l’univers d’un ermite, sa maison, son atelier, ses repas en solitaire, son jardinet, sa prière dans l’isolement complet, pour être plus près de son Créateur. Nous, les filles, sommes demeurées toujours en dehors de la Clôture, accueillies cependant très chaleureusement dans la « maison des familles » qui y logent quand elles viennent en visite.

Ce fut  une chance extraordinaire que d’habiter 24 heures à Notre-Dame de Montrieux, et de converser à cœur ouvert avec un moine Chartreux québécois…

 J’ai rapporté à mes  proches une petite bouteille du précieux élixir vert de la  Grande Chartreuse qui est à 71 degrés d’alcool et contient les fameuses 130 herbes qui la composent. Le moine qui m’a servi m’a dit qu’avec trois gouttes sur un carré de sucre, on se sent complètement régénéré ! 

SÉNANQUE

 Cette abbaye de la commune de Gordes (Vaucluse) fut construite par les cisterciens dans la deuxième moitié du 12e siècle, sur des gorges marécageuses, dans un lieu très retiré. La légende veut que Pétraque ait écrit son Traité de la vie solitaire (1356) à la suite de séjours dans ce haut lieu de spiritualité. L’abbaye a pu maintenir une activité vocationnelle plus heureuse que bien d’autres monastères, mais ses bâtiments furent aussi destinés à d’autres fins. À la Révolution française, un vieil officier royaliste l’acheta et la transforma en exploitation agricole, ce qui la sauva de la destruction. C’est depuis 1988 qu’elle abrite un prieuré de moines bénédictins, dépendant de Lérins.

 C’est la beauté, la solidité, l’équilibre, l’état de grâce de l’architecture romane.

Un moine nous a fait visiter les fonds et tréfonds de l’abbaye, en commençant par le cloître, le plus beau de Provence, dont les chapiteaux des colonnes sont ornées uniquement de végétaux. Un seul masque, celui du diable ((tarasque) rappelle que le mal rôde et qu’il faut constamment le combattre. L’église elle-même est un chef-d’œuvre dans ses proportions et d’un dépouillement extrême… rien ne doit troubler la prière et le recueillement.

Cette abbaye est en état de conservation parfaite. Les toits sont surprenants, constitués de lauze (pierres plates), ce qui donne une impression de force incroyable.

Ce fut mon séjour préféré. L’accueil réservé aux hôtes est enveloppant, tout en laissant toute la liberté possible.

Le silence, celui de la belle bibliothèque, est un refuge et un réconfort; les fenêtres s’ouvrent sur les champs – on pense à la célèbre image publicitaire des violets flamboyants qui courent vers la grise Sénanque. Fin avril, les quatorze hectares de lavandin n’étaient pas encore en fleurs, mais nous avons eu la chance d’assister aux Rogations, une cérémonie religieuse sous forme de procession, qui implore les Cieux de favoriser les fruits de l’ensemencement.

Les repas sont pris en silence. La cuisine en France, même en communauté,  est délicieuse, bien assaisonnée, abondante, appétissante.

Côté musique, pour les offices, on chante a capella en français sur des mélodies d’origine slave et byzantine. L’acoustique est fabuleuse. On y enregistre d’ailleurs de nombreux disques qui portent le recueillement de ce temple extraordinaire.

 

ST-MARTIN du CANIGOU

Mon premier contact avec ce monastère a été terrifiant !

J’ai eu l’impression de toucher à la mort, dans une sensation de perte totale de contrôle…

L’abbaye est située à 1400 mètres et le seul moyen d’y accéder est un petit chemin qui serpente entre le roc de la montagne et l’abîme. Craignant l’effort de la marche ascendante, j’ai demandé une place dans ce qui est appelé un « taxi », lequel est une jeep qui transporte surtout les bagages. À chaque courbe de 45 degrés du chemin, la jeep arrêtait et, à la reprise, reculait de quelques mètres dans ce qui m’apparaissait être le vide… donc le précipice ! Je me suis observée : silence, tension de tous les muscles, affolement des pensées, sentiment extrême d’impuissance… solidarité avec l’angoisse des autres passagers.

La nuit qui a suivi a ramené la peur, l’horreur de la mort… pas évident !

Je devais donc faire face; le lendemain matin, seule, sans en parler à personne, je suis descendue à pied, au bord du vide, puis remonté, pas à pas… j’avais tranché la gorge du monstre ! Et dire que l’abbaye reçoit chaque année quarante milles visiteurs qui montent tout simplement le long des abîmes vers St-Martin du Canigou, lequel est le massif le plus élevé des Pyrénées.

C’est d’ailleurs la source de revenu principale de la communauté que de faire visiter, jour après jour, ce monastère millénaire dans lequel elle habite.

Je fais une parenthèse pour expliquer pourquoi on voit toujours St-Martin en train de déchirer en deux son manteau de soldat pour en couvrir un malheureux On se dit qu’il était un peu mesquin ce Martin d’en garder la moitié pour lui… et bien, l’on se trompe. Son manteau ne lui appartenait qu’à moitié; l’autre moitié appartenait à l’armée. Il a donc donné au pauvre ce qu’il possédait.

La communauté des Béatitudes est très touchante; très exigeante aussi, car elle est mixte. Elle représente pour moi les nouveaux rassemblements de croyants consacrés, porteurs de tolérance et d’une richesse de vie spirituelle très particulière.

On est porté à penser d’abord à une secte, mais la pauvreté, sans ostentation,  est évidente; il n’y a  aucune sexualité scabreuse, au contraire, une société pure et solide dans les rapports humains où cohabitent familles avec enfants, frères et sœurs célibataires et membres du clergé . C’est vraiment une fraternité dans le sens le plus spirituel du terme où chacun et chacune donne un traitement personnel à son appel de Dieu.

J’ai demandé, comme plusieurs autres hôtes, à participer aux travaux de la communauté. J’ai été attitrée aux cuisines et j’ai beaucoup appris en coupant mes fruit et légumes, entourée de chants joyeux entonnés par les frères et les sœurs.

Une belle bibliothèque donnait sur de ravissantes terrasses isolées du monde, face aux ravins de la montagne… élévation de l’âme, douceur de la température parfaitement humaine.

En ce qui concerne la musique, elle accompagne toutes les activités. Elle est souvent rythmée par des instruments catalans. Les chants sont en français.

Nous avons eu la chance d’assister à la cérémonie du shabbat, le vendredi soir.

C’est un souper communautaire auquel les membres et les invités participent. La communauté des Béatitudes a un lien privilégié avec la religion judaïque, en partant du principe que le Christ était juif.

Le samedi soir, nous avons participé à la soirée hebdomadaire de danses israélites, lesquelles furent endiablées !

 

SAINT-MICHEL de CUXA

 Cette abbaye bénédictine vieille de mille ans est  aujourd’hui l’un des plus importants monuments  religieux du sud de la France avec son église  préromane aux arcs outrepassés de tradition  byzantine, le clocher et la merveilleuse crypte du  premier Art roman du 11e siècle, les restes d’un cloître grandiose et  d’une tribune du 12e siècle.

 On sait  qu’elle passa par des moments très critiques qui culminèrent à la Révolution française où le dernier moine fut expulsé et l’abbaye dévastée. On dilapida ses trésors dans les villages avoisinants. Au 19e siècle, les Américains, par le truchement d’un sculpteur avide qui avait acheté à vil prix les chapiteaux magnifiques du cloître et d’autres trésors, acquirent ces merveilles  au nom du Metropolitan Museum de NY et de Philadelphie. Cet individu finit par se construire un musée à New York que Rockefeller racheta et qu’on peut visiter encore maintenant (The Clusters). Heureusement, ce mercanti a osé tenter  d’acheter des cloîtres complets d’autres abbayes ce qui a eu l’effet de réveiller le gouvernement français qui a interdit la vente de ces pierres.

 Le retour à la vie monastique est due à l’intervention d’architectes de talent (Puig i Cadalfach, en particulier) jointe à celle de Pablo Casals, le violoncelliste de génie.  Cet artiste, qui s’y était réfugié au monastère durant la guerre civile espagnole. ramassa de grandes sommes d’argent pour sa reconstruction, par des concerts dans l’église à ciel ouvert, puisque la toiture était démolie. Les travaux ont été effectués de 1953 à 1970.

 Maintenant, chaque été, Prades, la petite ville voisine aux trottoirs de marbre rose, organise le  festival Pablo Casals, une série de concerts à Saint-Michel et dans d’autres églises de la région.

 St-Michel a maintenant retrouvé sa communauté bénédictine venue de Montserrat. Nous sommes en Catalogne et les moines chantent leurs offices en catalan et en français; ces célébrations se font, vu le petit nombre de moines, dans un modeste oratoire. Nous avons eu cependant le privilège d’assister à une messe à l’abbatiale de St-Michel. L’acoustique est extraordinaire.

Les moines ont une bergerie et produisent un fromage de brebis divin, possèdent un vignoble, donc du bon vin, tiennent un atelier de céramique très connu. Ils font aussi la culture des iris et élèvent des chiens bergers. Évidemment, ce sont des paysans qui effectuent les grosses tâches, car les frères convers sont très peu nombreux maintenant.

L’accueil du Père abbé fut très catalan, c’est-à-dire chaleureux et démonstratif; il répondit à toutes nos questions avec effusion et rajouta des détails historiques, artistiques, politiques qui situaient à merveille ce haut lieu de spiritualité qu’est Saint-Michel.

Il existe une association culturelle de Cuxa composée des amis de l’abbaye. Chaque année, elle offre, entre autres, les Journées Romanes, semaine d’études sur l’art pré-roman.

 Nous sommes partis de nuit de St-Michel car nous avions trois heures de route pour nous rendre à Toulouse d’où nous sommes rentrés par avion à Montréal.

CONCLUSION

Tout est dit et l’essentiel n’est pas vraiment exprimé.

Nous, les voyageurs, avons engrangé, chacun à sa façon, des richesses spirituelles dont le temps nous aidera à faire le traitement.

Car…

à l’étranger, il y a trop ou trop peu; ce n’est que dans notre pays que nous trouvons la juste mesure. (Goethe)

Claire Landry, membre de RIAQ-FORUM et RIAQ-VOYAGES  ( landry.claire@uqam.ca )

 Références :

 Collombet, F. (2005). Abbayes en France – Lieux de séjour, lieux de silence.

                                     Paris : les éditions du huitième jour.

Leroux-D’huys, JF et Gaud, H (1998). Les abbayes cisterciennes en France et

                                     en Europe. Paris : les éditions Place des Victoires.

Spiritours, voyages de ressourcement (avril, mai 2005) S’ouvrir à la Source –

                                     La route des monastères et des abbayes du sud de la

                                     France. www.spiritours.com