Cyrille Felteau se souvient                                                    

 

HOMMAGE POSTHUME À MON CHIEN TI-BOULE,

DE DOUCE ET REGRETTÉE MÉMOIRE…

 Avant de vous parler longuement de mon chien préféré, qui s'appelait «Ti-Boule», je veux vous dire quelques mots sur des livres -ou plutôt un livre - qui a enchanté ma petite enfance, mon enfance et le tout début de ma prime jeunesse: c'était «l'Album de la Jeunesse illustrée», que mes sœurs aînées (Hermance, Corinne et Alice) m'apportaient en cadeau à Noël de Québec. J'habitais un village dans la région de Québec et mes sœurs aînées, elles, demeuraient ensemble à Québec où elles travaillaient comme secrétaires dans des bureaux d'avocats.

A chaque Noël, je les voyais arriver avec ce grand livre rempli d'images et j'étais heureux, parce que j'étais sûr d'avoir de la lecture intéressante pendant toute l'année, car je le lisais - et le relisais - trois ou quatre fois, tant je trouvais cela intéressant; il y avait des histoires variées, des romans à épisodes, des curiosités scientifiques, le tout à la portée d'un enfant de 6 à 15 ans. Je crois que c'est  dans ces merveilleux albums que j'ai pris, très jeune, le goût et l'habitude de la lecture sérieuse.

 Je ne me suis jamais intéressé aux histoires de Tintin, parce que cela ne me paraissait pas «sérieux». Je pourrais continuer encore longtemps sur ce thème, mais je veux aborder tout de suite l'histoire de mon chien  Ti-Boule et de ce que ce quadrupède au poil jaune a signifié pour moi dans mon enfance, dans le village de St-Anselme de Dorchester.

 II faut préciser, tout d'abord, que mon père, Edmond Felteau, maître de poste du village, avait une affection toute particulière pour les chiens, surtout pour les petits chiots tout jeunes qu'il pouvait trouver chez les "habitants" des concessions où il se rendait régulièrement. Il lui arrivait donc de revenir de ses excursions avec un petit chiot dans les bras, qu il confiait à ma mère (qui portait un nom de fleur, Amaryllis). Ma mère ne partageait pas du tout le même sentiment que mon père à l'égard  des chiens, sans doute parce qu'elle était chargée d'office, en tant que maîtresse de maison, de nettoyer prestement les dégâts causés par les plus malpropres et les plus malfaisants.

 Comme elle ne manquait pas d'intelligence ni d'imagination, elle avait vite trouvé un moyen radical et très efficace de se débarrasser de ces gêneurs sans laisser la moindre trace de leur disparition subite. Elle les mettait dans une poche et confiait la poche au postillon de la route rurale avec l'ordre formel de la jeter (avec le chien) dans la rivière Et chemin du haut du premier pont qu'il traverserait. Il va sans dire qu'aucun de ces malheureux chiots ne revint jamais de son ultime voyage pour hanter les rêves de son bourreau en jupons! Il importe de préciser ici que ma mère, qui était la bonté même, qui n'aurait jamais fait de mal à une mouche (j'exagère un peu parce que l'été, particulièrement pendant les  grosses chaleurs, elle ne se faisait pas faute d'user du tue-mouches comme tout le monde!)

 Combien la bonne, très bonne Amaryllis, en a-t-elle liquidé de ces chiots par ce moyen on ne peu plus radical? Une bonne demi-douzaine, au bas mot. Et mon père lui, n'a jamais pu savoir, ni même soupçonner, ce qui avait pu leur arriver. Si Ti-Boule a pu échapper au massacre, c'est qu’on n'avait vraiment rien de grave à lui reprocher; c'était un modèle de chien; il était doux, propre, tranquille, fidèle, dévoué et, quand il nous regardait avec ses bons yeux de chien - ou ses yeux  de bon chien – on sentait qu'il nous comprenait à demi-mot et... nous aimait !

C’était vraiment un chien unique, exceptionnel, "dépareillé". Comment sacrifier un toutou comme ça? Il était toujours d'humeur égale et, visiblement, aimait jouer avec nous, les enfants. Les plus belles heures de mon enfance (à part celles où j'étais plongé dans mes albums de la Jeunesse illustrée), je les ai passées en sa compagnie, à lui lancer des balles qu'il s'évertuait à rattraper et à me rapporter fidèlement, dans sa gueule.

Un bon jour, à l'école, notre professeur de français nous demande de faire une composition sur notre animal domestique favori. Je choisis évidemment Ti-Boule et avec quelque succès puisque le maître jugea utile et opportun de lire lui-même ma composition en classe devant tous les élèves. J'en ressentis un grand plaisir et une grande fierté, comme on peut l'imaginer. Ce fut, sans conteste, l'un des beaux jours de ma vie et je m'en souviens comme si c'était hier. C'est peut-être ce jour-là que, confusément, s'est décidée ma vocation de journaliste et d'écrivain...       

Parmi ses nombreuses qualités, Ti-Boule aimait la fantaisie (ce qui est plutôt rare, avouons-le, chez un chien!), et il avait un sens inné du théâtre, de la représentation, en quelque sorte. Quand nous étions tous réunis dans la cuisine et qu'on lui disait, par exemple: "Ti-Boule, un papier, va nous chercher un papier!", il s'ébranlait aussitôt vers la pièce voisine, le bureau de poste, pour y chercher un papier quelconque, dans l'une des corbeilles à papier qui s'y trouvaient. Et il ne tardait pas à en ressortir, en branlant la queue avec une sorte de frénésie jubilatoire et en exhibant fièrement, dans sa gueule, un bout de papier, bien ordinaire, tout chiffonné. Chaque fois, il se faisait un devoir de venir le montrer à tous et chacun de nous, avec une satisfaction et une joie évidentes. Après quoi il retournait  comme il était venu dans le bureau de poste, pour déposer son fameux papier là où il l'avait trouvé.

Brave Ti-Boule! Qui t'avait appris ce tour digne de figurer au programme du cirque le plus huppé ? Je suis sûr qu'il se l'était enseigné à lui-même, en quelque sorte, en utilisant uniquement son flair de chien surdoué. A chaque représentation, il remportait un succès "bœufs", si l'on peut dire; et il revenait triomphant, sous les applaudissements nourris de toute l'assistance, pâmée d'admiration. C'est pourquoi il ne se faisait jamais prier pour aller chercher "son papier" dans le bureau de poste. Comme un vulgaire politicien, Ti-Boule aimait les applaudissements!

Hélas! notre cher Ti-Boule ne fit pas vieux os et ne mourut pas de sa belle mort. A six ou sept ans, un jour de grande canicule, il eut le malheur de s'endormir en plein soleil et de rester dans cette position un peu trop longtemps. Assez pour que les rayons délétères de l'astre du jour  lui endommagent gravement le cerveau. Au réveil, il n'était plus du tout le même chien. On ne le reconnaissait plus; lui si paisible et si tranquille il était soudainement devenu agité, irritable, courant follement à droite et à gauche, ne sachant plus où donner de la tête, littéralement. A tel point que l'on dut, la mort dans l'âme, appeler un vétérinaire afin qu'il lui injecte une dose de poison mortelle pour mettre fin à ses souffrances et à ses jours.  

Pôvre Ti-Boule! Ce jour-là fut bien triste jour pour toute la famille et les enfants du voisinage. Malgré tout on se disait , en manière de consolation : "S'il existe quelque part un paradis pour chiens (et pourquoi pas?) Ti-Boule doit bien s'y trouver en bonne place et en bonne compagnie d'autres bons chiens comme lui". Requiescat in pace, cher et unique Ti-Boule de mon cœur!                                                                 

Cyrille  Felteau