LE PROGRÈS

par

Jeanne Desrochers

 

    Si on parle de progrès, on peut penser au lave-vaisselle, au micro-ondes, à l'ordinateur, au cellulaire, aux jeux vidéo. Moi, je pense qu'avant le lave-vaisselle, le savon liquide faisait déjà un grand pas vers le progrès. Vous rappelez-vous la petite cage de broche dans laquelle on enfermait les restes de gros savons durs? Avez-vous déjà versé, au risque de vous brûler, l'eau de la bouilloire sur ce savon emprisonné? Vous rappelez-vous la nappe graisseuse qui faisait surface dès que l'eau refroidissait?

   Seigneur, qu'il y en avait de la vaisselle, lors des réunions de famille!  Et nos mères offraient nos services sans nous consulter, « Laissez donc les petites filles faire ça! »

     Pour les femmes de ma génération et pour nos mères, avant le salon liquide et les merveilleuses machines qui lavent la vaisselle et les vêtements sans qu’on y touche, je croirais que le premier pas vers le progrès ce fut la fin des corsets baleinés, puis des gaines de caoutchouc, déjà moins contraignantes, mais qui demeuraient un instrument de torture pendant les grandes chaleurs.

   Par ailleurs, le progrès élimine tout ce qui n’est plus assez payant. Il a fait disparaître des services fort utiles. Par exemple les maisons de chambres, dont on réclame maintenant le retour pour les sans-abri, et les maisons offrant chambre et pension, à l’exemple de la pension Velder, que la radio d’abord, puis la télévision naissante, nous ont rendue familière. Ces pensions de famille étaient bien commodes pour les étudiants, qui continuaient ainsi à recevoir les bons soins qu’ils avaient toujours eus à la maison. La surveillance des bonnes moeurs, dont ils se seraient probablement passés, faisait partie du forfait...

   Comme madame Velder, ma grand-mère a tenu pension quand elle est devenue veuve avec des enfants à charge. Les veuves de cette époque avaient le choix : ou bien prendre des pensionnaires, ou bien reprendre mari. Ma grand-mère ayant choisi la première option, crut que la Providence mettait la deuxième sur son chemin. Hélas, la Providence s’était trompée.  Elle épousa l’un de ses pensionnaires, qui n’était ni costaud ni prospère comme il en avait l’air, et qui mourut en moins d’un an. Aux profits et pertes, le deuxième mari! Je crois qu’elle dut reprendre des pensionnaires, jusqu’à ce que présente le troisième mari.

   Depuis nos grands-mères, nous avons connu des progrès en dents de scie. Arrive-t-il aux jeunes mères d’aujourd’hui, qui courent du matin au soir, de la maison au bureau et à la garderie, d’envier celles qui élevaient leurs enfants elles-mêmes? Probablement pas, quand elles pensent que ces femmes n’avaient accès ni aux études supérieures ni aux carrières de prestige.

   Le progrès, c’est peut-être d’avoir des choix. Quand la normalité était de rester à la maison, bien des femmes s’y sentaient en prison. Il est devenu normal de retourner au bureau en laissant un nouveau-né aux soins d’une gardienne ou d’une garderie. Bien des femmes en sont déchirées, en plus d’être épuisées.

   Après la naissance de son troisième enfant, l’une de mes voisines a sorti une feuille de papier, pour calculer avec son mari ce qui resterait du deuxième salaire quand elle retournerait au boulot. Ayant soustrait les frais de garderie et de transport, les repas extra, les vêtements de madame-au-travail, le résultat l’a fait lever de sa chaise. « Comment, je me décarcasserais pour cinq mille dollars par année? Et bien, je reste avec mon petit Benjamin jusqu’à ce qu’il entre à l’école. »

   C’est ce qu’ont fait une bonne partie des femmes de mon entourage, avant l’ère des garderies. Plusieurs ont été, comme moi, assises entre deux chaises, entre les femmes à la maison en permanence, et les femmes au travail de 9 à 5. Elles ont trouvé moyen de poursuivre des études, de travailler à la maison en utilisant leur expérience auprès des enfants. Elles ont gardé les enfants de leurs voisines, ont fondé une maternelle, écrit des livres jeunesse.

   Moi qui avais travaillé dans un journal de petite ville, j’offris tour à tour à un journal syndical, à un magazine et à la radio, des images de la vie familiale quotidienne. Je me préparais doucement à reprendre le métier, tout en apprivoisant le contexte de la grande ville et de ses médias sophistiqués.

  Le progrès nous a apporté l’aisance, une vie plus facile. Il nous a aussi enlevé des services qui paraissaient essentiels.  Personne ne porte nos paquets ni nos valises. À moins de profiter des services d’une femme de ménage, les corvées ménagères monopolisent encore beaucoup d’heures.

   Quand nous étions petits, ma mère avait une aide toujours présente, qui dormait dans la chambre des enfants et qui coûtait à mon père le dixième de son propre salaire.

   Les services qui nous facilitaient la vie, dans le temps, étaient bien mal payés. Qui sommes-nous pour regretter que les salaires soient plus justes, et que ce soit des machines qui nous libèrent à présent des pires corvées?

 

Jeanne ( jeannedesrochers@videotron.ca )