Cyrille Fe1teau se souvient...

 

COMMENT J'AI RETROUVÉ BALZAC EN TOURAINE

Quand on revit par la pensée certains voyages particulièrement réussis, i1 est des étapes et des lieux privilégiés où l'on voudrait revenir, si l'occasion nous en était donnée. C'est ainsi que je rêve, parfois. de "revisiter" la Touraine et ses prestigieux châteaux de la Loire, tous évocateurs, à des degrés divers, de grandes figures de l'histoire de France et de sa littérature. Comment ne pas évoquer ici, ne serait-ce qu'en passant, ces grands Tourangeaux que furent Rabelais, le cardinal de Richelieu, Descartes et un peu plus près de nous, Honoré de Balzac?

Au château de Saché, à une trentaine de kilomètres de Tours, la présence de Balzac a été reconstituée avec une science et un art en tous points digne de l'illustre auteur de la Comédie Humaine. De l'âge de 17 ans à sa mort, Balzac a fait à Saché, propriété du comte de Margonne, grand ami de sa mère, des séjours nombreux et prolongés, autant pour se retrouver dans une atmosphère paisible que pour échapper à ses créanciers. Souvent, n'ayant pas de quoi payer 1a diligence, i1 s'y rendait à pied par des chemins détournés. C'est dans ce cadre champêtre qu'il composa, dit-on, Le lys dans  la vallée, Le Père Goriot, La femme de trente ans, Il y commença, parait-i1, Eugénie Grandet. J'ai fait quelques pas dans la chambre simple qui lui était réservée, j'ai vu sa table de travail, son coupe-papier, sa plume, son moulin à café et sa cafetière. J'ai gardé par la fenêtre devant laquelle Balzac se plaçait avec une chandelle allumée pour signifier à une châtelaine voisine et amie qu'il désirait la voir le plus tôt possible...

On sait que toujours harcelé par ses créanciers (car i1 menait la grande vie), Balsac travaillait toujours sous pression, de préférence la nuit et en buvant force tasses qu'un café très fort ( 30 a 40 tasses en une nuit). Mais ce qui étonne le plus dans la riche collection de souvenirs balzaciens amassés dans ce musée, ce sont les épreuves de ses ouvrages corrigées de sa main: de véritables grimoires qui devaient faire le désespoir de l'imprimeur et du typographe.

Le nom est d'ailleurs resté, puisque en langage d'imprimerie on appelle maintenant des "Balsac" des épreuves très difficiles à déchiffrer en raison du  nombre et de l' enchevêtrement des ratures, corrections et reprises.

De mon passage en Touraine, il y a quelques décennies, je garde de précieux souvenirs, entre autres la visite de la ville et du château de Chinon, rendu célèbre par le passage de Jeanne d'Arc, avant son épopée guerrière sus aux Anglais qu'elle entendait bouter "hors de France". J'ai ouvert des yeux émerveillés dans la magnifique chapelle Saint-Louis de Champigny-sur-Veude, ornée d'une série d'admirables vitraux relatant a l'aide d'inscriptions en vieux français toute la vie de saint Louis.

Et je n'oublierai pas non plus de sitôt cet extraordinaire chef-d'œuvre d'urbanisme du XVIIème siècle qu'est la ville de Richelieu, tout entière bâtie sous les ordres du ministre de Louis XIII et dont la sévère et symétrique beauté s'est parfaitement conservée jusqu'à nos jours. Elle possède une autre particularité, c'est que les courtisans qui s'y sont fait bâtir des pavillons ou des hôtels particuliers ne les ont jamais habités, pour la bonne raison que Richelieu n'est jamais venu demeurer dans le château édifié à son intention et détruit de fond en comble après la Révolution. On ne peut que rester saisi d'admiration devant un tel chef-d'œuvre d'architecture et d'urbanisme français demeuré intact après plus de trois siècles.

Parmi de belles images et des souvenirs heureux, il ne me reste qu'un regret, c'est de n'avoir pu assister a la "feste septembrale de La Devinière", donnée à Seuilly devant le logis , de Rabelais, "avecque la grand danserie et folastre saulterie" à laquelle participa toute la population de ce lieu immortalisé par l'auteur de Gargantua et Pantagruel. "Ce sera pour une autre fois", me suis-je dit en manière de consolation. Malheureusement pour moi, il n'y a pas eu d'autre fois...