Nous irons jouer dans l’île…

des vacances intergénérationnelles à l’Île-du-Prince-Édouard

 

par Claire Landry

                                                                                « Il ne faut pas avoir peur du bonheur.

                                                                                   C’est seulement un bon moment à passer. »  

                                                                                                                          Romain Gary

 

Nous avons laissé la « gang » intergénérationnelle après son voyage sur la Basse Côte Nord*

 

Les trois beautés naturelles de la deuxième génération avaient accompagné, avec deux enfants de la troisième génération, une vieille dame (presque) indigne, première génération, sur les lieux de sa naissance à Havre Saint-Pierre, P.Q.

 

 

Les sœurs + Philou

 

Cette année, un  autre (audacieux) projet germa  dans l’esprit de la grand-mère :

 passer une semaine au bord de la mer avec ses trois filles et

 leurs conjoints respectifs (deuxième génération, dans la trentaine)

et, pour la perspective, tous les petits-enfants (troisième génération).

Le récit qui suit présente une série de « photos » de cette semaine aquatique, sablonneuse et conviviale.

                                                                                          « On ne se rappelle pas les jours,

                                                                                              on se rappelle les instants. »

                                                                                                                            C. Pavese

Jour 1 – vendredi soir

 

Départ de la vieille dame, seule comme une jeune-fille célibataire, c’est parfait !

VIA RAIL offre des prix pour les aînés, un préembarquement avec les familles et les handicapés, idéal en raison de cette foule…

La grand-mère se demande bien comment va se passer cette semaine qui s’en vient…

espoir… ça devrait bien aller… en tout cas, pour l’instant, c’est merveilleux !

 

Le train Océan est pourvu de wagons dont le design est sublime : deux places côte à côte, l’allée, puis une place unique. Celle-ci accueille une seule personne avec une immense fenêtre privée sur le paysage. Un fauteuil en coquille s’inclinera pour le sommeil.

La grand-mère s’était fait recommander par sa 2e génération de choisir un siège « sans le sens du déplacement du train ». Le monde des autres passagers n’existe plus… et pourtant les wagons sont remplis, aucune place n’est libre.

Elle installe ses objets autour d’elle, MP3, châle élégant, bouteille d’eau… c’est devenu son espace privilégié pour seize heures… croit-elle, car finalement, un « incident impliquant le décès d’une personne sur la voie ferrée au passage du train » lui gardera son espace personnel durant vingt-quatre heures !

 

Jour 2 – samedi dix-huit heures

 

Arrivée à Moncton – Grâce au téléphone cellulaire auquel la première génération a daigné s’initier, les deuxièmes générations sont averties de l’immense retard de six heures et s’organisent  en conséquence. Départ pour l’IPE en passant par le pont « qui n’en finit plus » de la Confédération, merveille d’ingénierie de treize kilomètres. L’Île est, depuis 1997,  reliée à la terre ferme, beau temps mauvais temps. Arrivée à la jolie maison au bord de l’eau; accueil avec un excellent souper préparé par la deuxième génération.

 

Pont de la Confédération - Véro et Mathieu

 

Jour 3 – dimanche

 

On s’approprie tranquillement l’attitude ludique du bord de la mer, chacun à sa façon – Quatre terrains de jeux : immense gazon – plage -  eau - et, à marée basse, une langue de sable qui apparaît.

 

                 Durant une semaine, les trois générations vivront en kibboutz :

il s’agit d’un mouvement communautaire,  idéalement cohérent et égalitaire, qui vient d’Israël. C’est un cadre de vie où tous les membres prennent les décisions de concert et à la majorité, se partageant équitablement droits et devoirs. À chacun selon ses capacités. À chacun selon ses besoins. On y observe un esprit de camaraderie, un  sentiment d’appartenance familial. Ici, nous avions la mise en commun des équipements, cuisine collective, encadrement  des enfants au meilleur de la situation tout en laissant aux parents d’origine leur autorité sur leur progéniture. La deuxième génération avait fait preuve de prévoyance en se munissant d’éléments sportifs et de jeux de société qui exigent habileté ou performance physique, tout ça se déroulant dans les rires et les bousculade.

Et ce, avec le respect de chacun en prime, attitude constante et nécessaire pour l’harmonie intégratrice aux éléments naturels.

Comme dans une école alternative : coopération plutôt que compétition, apprentissage de la responsabilité, créativité, curiosité, enthousiasme.

 

 

Camille et Chloé

 

                Un membre de la deuxième génération est un enfant de l’Île. La « gang » de Montréal a eu l’immense chance d’être immergée dans un accueil  chaleureux et généreux où les insulaires, des Acadiens de souche, répondent généreusement et fièrement aux intérêts manifestés par les trois générations.

Quand on est au bord de la mer, on a envie de se baigner; il est donc important de se souvenir d’un danger réel, les courants d’arrachement, qui peuvent entraîner sans pitié, même les meilleurs nageurs, vers le large.  Ils sont très puissants même avec de petites vagues. Il ne faut pas lutter contre ces courants, mais nager parallèlement au rivage jusqu’à y échapper.

    La maison était située à Cap d’Egmont, ce qui  offrait une eau chaude avec une plage merveilleusement sauvage. Aucun parasol, aucune beauté bronzée autre que la deuxième et la troisième génération du clan,  et quelques voisins très simples. Pas de castels criards, rien que des maisons solides, pleines de fenêtres pour ne rien manquer du soleil et de la pluie.

 

Jour 4 – lundi

 

 La grand-mère visite, avec une insulaire de première génération,  la partie acadienne de l’Île, qui occupe environ le tiers du territoire de l’IPE.

Pour une prochaine visite, il y a de multiples lieux dont on n’aura pas le temps de profiter cette fois-ci, comme le musée acadien à Miscouche, le centre d’interprétation éolienne de North Cape, la route des phares.

La deuxième génération visite un « cousin » qui fait l’élevage de chiens huskys… quelles bêtes magnifiques !

 

Véro et un chien husky

 

La première génération est fascinée par les lieux de culte, particulièrement les églises catholiques à travers les siècles. C’est un trait de son grand âge et elle ne se prive pas de satisfaire à sa fascination quand elle en rencontre une.

Justement, l’église du Mont-Carmel a attiré son attention, et elle voulu connaître son histoire qui est étroitement liée à celle de ses paroissiens.

 En 1812, les Acadiens, des familles Arsenault, Gallant et Richard bien sûr, sont partis, en cachette des anglais, de Malpèque  et ont accosté à Grand Ruisseau. Jusqu’en 1820, ils devaient prendre le bateau ou traverser la forêt pour se rendre à l’église de Big Rock (maintenant Baie Egmont).

L’actuelle magnifique église est la troisième sur ce site  et on la voit de très loin, car elle est construite sur une  pointe qui s’avance dans la mer. En 1896, le curé Pierre-Paul Arsenault a décidé de construire son église « grande comme une cathédrale » en briques ;  l’architecte fut René P. Lemay. Le curé, pour réussir sa construction, vendit des briques aux paroissiens cinq sous chacune. Les fermiers contribuaient avec les revenus d’une partie de leur récolte, les pêcheurs avec une partie de leurs prises et les femmes avec des pièces artisanales. Les paroissiens fournissaient de la main d’œuvre et la terre glaise de leurs terrains.

Un détail intéressant : les piliers intérieurs sont en ciment mais ont l’apparence, à s’y méprendre, du marbre. L’illusion est parfaite ! On avait fait venir d’Italie des maîtres-peintres qui employaient une technique spéciale utilisant les plumes d’oiseau. Durant leur travail, l’église avait été verrouillée afin de protéger le secret de leur art. Les piliers n’ont pas vieilli et leur allure est toujours superbe en 2008 !

 

               L’IPE est une île vraiment  verte, dans la réalité et dans l’attitude.  Ses résidents sont conscients de l’équilibre précaire qui doit constamment être maintenu entre leurs trois industries primaires : l’agriculture, le tourisme et la pêche. Des lois très sévères protègent la qualité écologique de ce paradis : www.douceurdelile.com/vert. L’université de l’Île du Prince Édouard, dont le magnifique campus, constitué de bâtiments anciens et modernes, est situé à Charlottetown, gère, entre autres, le  Centre d’évaluation des bioproduits de l’Atlantique.

 

Recyclage IPE

Jour 5 – mardi

 

              

    Sous la pluie battante, en autobus avec guide, les trois générations font la visite de Charlottetown, la ville qui fut le berceau de la Confédération des provinces canadiennes. On peut ainsi  emmagasiner énormément d’informations, rapidement et confortablement, pour revenir ensuite vers les points qui ont déclenché une surprise ou un attrait particulier. Puis la « gang », charmée par les jolies boutiques, s’offre une petite séance de magasinage, une fois n’est pas coutume…

 

            Le Sandland est situé dans le quartier historique au bord de la mer. Fascination de la 2e et 3e génération  vis-à-vis le mystère des sculptures de sable - leur destruction à la fin de l’exposition –  la magie de ce qui fait  « tenir le sable ensemble » : les œuvres sont recouvertes d’un produit qui ne fait qu’empêcher l’humidité,  leur ciment,  de s’échapper -  la restauration continuelle de certaines parties fragiles, comme les oreilles des chevaux.

 

Sculpture sable

 

                On projette de finir la journée avec un souper aux homards qui donne lieu à tout un cérémonial, lequel commence au moment de l’achat au Arsenault’s Fish Market. Chaque bestiole est désignée pour sa taille et la beauté de sa carapace. Livrés vivants, il s’agit de les « endormir » habilement par une 2e génération entourée par la «gang » impressionnée. Plusieurs ressentent le besoin de tripoter prudemment  ces propriétaires de grosses pinces aux réactions parfois imprévues. Avec les carcasses, la gardienne du terrain prépare une excellente soupe qu’elle apporte pour consommer autour du  feu de camp,  au crépuscule.

 

 Homard endormi

 

Jour 6 – mercredi

 

     Aujourd’hui, on prévoit la pêche aux coques. C’est une  course aux trésors de la mer. Initiées par une « native » de l’Île,  les trois générations partent,  munies de sauts et de pelles pointues, vers une plage farcie de coques (palourdes) qu’il faut débusquer en les déterrant joyeusement et énergiquement. Le sol est glaiseux, du beau  rouge ferrugineux typique de l’Île.

            La première génération avait la garde du plus petit de la troisième génération, un an d’âge et l’énergie d’une dynamo.  Souriant, il s’est éjecté de sa poussette au bout de cinq minutes, ce qui laissait  appréhender  une session de garde épuisante pour la « soixante-huitarde ». Au contraire, dès qu’il est entré en contact avec cette boue bienheureuse, il l’a trituré et malaxé  avec force et délectation. Une fois dépassé quelques secondes de «lâcher  prise » maternel sur la malpropreté appréhendée de  ses vêtements, il a pu glisser et s’enfoncer dans ce bonheur pour le reste de l’après-midi… « la régression  au service du moi »,  quoi !

 

Philou dans la glaise

 

 Il n’est pas besoin de permis pour ramasser ces palourdes, simplement respecter  la règle d’une taille  précise (de 50 à 100 cm) et d’un nombre limité de prises. Au souper, apprêtées dans un bon bouillon, elles font  le régal de toutes les générations confondues.

 

Chaudière de coques

 

                                                                          « Une maison chaude, du pain sur la nappe et des

                                                                             coudes qui se touchent,  voilà le bonheur. »

                                                                                                                             Félix Leclerc

  

 Après un coucher de soleil somptueux, les estivants de tous âges ont droit à un super feu de camp et à un magnifique  feu d’artifice, concoctés par les gars de la deuxième génération.

 

Jour 7 – jeudi

 

Inspirée par le fameux roman d’Anne de la maison aux Pignons Verts,  la « gang » a décidé de passer une journée au village reconstitué d’Avonlea. Une animation dynamique et colorée sur le terrain, permet  d’assister à des scènes de théâtre tirées du récit, de visiter la vieille école,  de chanter, de se promener dans un chariot tiré par des chevaux, et même  de participer à une mémorable course de cochons.

Et, quelle chance, la vraie Anne  se promène toute la journée dans son village. Sourires intimidés puis émerveillés de  la troisième génération… photos.

 

Camille et Anne

 

          Une autre  expérience formidable vécue ce jour-là : au Magasin  Général, les 2e et 3e  générations peuvent  essayer, à  satiété, toutes sortes de  costumes qu’on  portait il y a cent  ans, que ce soit pour les sorties, dans  le quotidien ou pour dormir.  Ils sont mis à la disposition dans toutes les tailles et toutes les  couleurs possibles.

     Devenues magiquement  des  «  vrais » citoyens d’Avonlea du début des années 1900, la 2e et 3e  générations se sont installées dans  les différents espaces  - le salon de thé, le lit, la calèche, le traîneau - pour poser tout  à loisir  comme les belles et les beaux de jadis.

 

Quatre enfants

 

           Ayant retrouvé ses émotions d’enfant, la première génération fait un achat secret…  chacune de ses petites-filles ignore encore qu’elle pourra, à  Noël  prochain,  embrasser tendrement  une merveilleuse poupée au visage de porcelaine peint à la main, vêtue de façon authentique selon le personnage de la petite orpheline connue dans le monde entier. Ces poupées sont l’œuvre d’une artiste acadienne de l’IPE, Éva Arsenault.

                               

           Concernant l’auteure Lucy Maud Montgomery, il est intéressant de savoir que ce ne fut qu’après cinq rejets que son œuvre a été finalement acceptée par un éditeur. Mark Twain a dit,  qu’avec Anne, elle avait créé « l’enfant la plus adorable et la plus charmante dans un ouvrage de fiction, depuis l’immortelle Alice »

 

Jour 8 – vendredi

 

C’est jour de golf pour la 2e génération, au St-Félix. La grand-mère apprend avec intérêt qu’un terrain de golf  est dessiné de façon exclusive en tenant compte des obstacles naturels du site. Ici, c’est le réputé Graham Cooke qui a élaboré l’architecture de ce terrain. L’IPE permet aux maniaques de ce sport, s’ils désirent vivre cette expérience,  de jouer sur un terrain différent à chaque jour de leurs vacances dans l’île.

 

 La gent féminine des trois générations effectue un  pillage émerveillé de la boutique de la coopérative  d’artisanat acadien d’Abram Village. On y découvre des courtes-pointes hallucinantes.  La courtepointe est une couverture de lit formée de trois épaisseurs de tissu. Elle fut inventée par les tisserandes pour offrir un abri plus chaud. Entre les deux épaisseurs est inséré un tissu ouaté. Dans le cas d’une courtepointe authentique, on pique à la main les bouts de tissu assemblés en motifs qui répondent à des règles très précises. Dans cette charmante boutique, il est possible d’en commander une de confection spécifique à son goût.

Bien sûr, on peut choisir aussi des broderies, des tissages, des tricots, des poteries ou des céramiques, créations plus ravissantes les unes que les autres.

                               

Jour 9 - samedi

 

Un couple de la 2e génération est  invité à un mariage acadien – cérémonie à l’église de

Mont-Carmel,  puis festivités joyeuses et délicieuses avec la famille agrandie.

 

CONCLUSION

 

On peut terminer le récit de ce périple avec un texte tiré d’ »Anne »  sur la beauté de l’ÎPE :

 

                                                      « La paix ! On ne peut savoir ce qu’est la paix avant d’avoir

                                                       marché sur les côtes ou dans les champs ou le long des   

                                                       chemins rouges d’Abegweit (nom donné par les Premières  

                                                       Nations) un soir d’été lorsque la rosée se forme, que les très

                                                        très anciennes étoiles brillent dans le ciel et que la mer vient

                                                        à son rendez-vous nocturne avec la petite terre qu’elle aime.

                                                        C’est alors qu’on trouve son âme (…) Même si vous n’êtes

                                                        pas originaire d’Abegweit, vous aurez vraiment l’impression

                                                        d’être chez vous ».

 

 Le merveilleux, c’est que chaque génération de la « gang » a tiré à sa façon, le meilleur parti de ces jolies vacances, et que sa qualité de séjour, loin d’en être encombrée, a été embellie par la présence des autres groupes d’âge. Déjà, la première génération, qui ne perd jamais son temps car elle sait combien il est précieux, cogite un autre mystérieux et excitant projet pour sa « gang » ;-)))

 

Claire Landry

Professeure retraitée de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Membre de Réseau Internet des Aînés du Québec (RIAQ- voyages)

* www.riaq.ca - menu – voyages (récits) – Québec –

Le N/M Nordik Express, ravitailleur du « bout du monde » 2005