Réflexions sur Sergueï Korolev, le père de Spoutnik

OLIVIER-LOUIS ROBERT

L’auteur, spécialisé dans l’histoire de l’exploration spatiale, a écrit La cité dans les étoiles : L’épopée russe dans l’espace (Éditions Pierre Tisseyre, 2001).

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    C’était une règle à calculer, fabriquée en Allemagne autour de 1930. En ce jour de novembre 1993, je feuilletais le catalogue des premiers objets spatiaux soviétiques que la maison Sotheby’s allait mettre à l’encan le mois suivant. Cet instrument avait vite attiré mon attention parce qu’il avait appartenu à Sergueï Pavlovitch Korolev (1906-1966), le concepteur de la fusée R-7 Semiorka ( un diminutif russe signifiant Petite Sept), celle qui a inauguré l’Âge de l’Espace en mettant en orbite le premier satellite artificiel de la Terre.

     À l’époque, je travaillais au développement du Cosmodôme de Laval et aujourd’hui encore, je regrette qu’il n’ait pas été possible d’acquérir cet objet chargé d’histoire, de vision et de drame. Dans les mains de cet architecte du programme spatial soviétique, cette règle à calculer est devenue l’outil qui a changé le cours de l’histoire, au même titre que l’astrolabe de Christophe Colomb, le télescope de Galilée ou la plume de Thomas Jefferson. C’est aussi un symbole de résilience devant l’adversité qui témoigne de l’époque la plus sombre de la vie de ce grand visionnaire.

     Arrêté en juin 1938 au cours des purges staliniennes, simplement parce qu’il avait eu le malheur de travailler sous les ordres du jeune maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, un des créateurs de l’Armée rouge moderne soupçonné par Staline de vouloir le renverser, Korolev est condamné à dix ans de goulag. Transféré de prison en prison, il se retrouve en octobre 1939 dans la plus redoutable de toutes, un goulag de la Kolyma, dans l’extrême orient de la Sibérie. Dans l’enfer glacé de cette mine d’or, il trouve quand même la libération spirituelle, en construisant méthodiquement dans sa tête les éléments d’un programme d’exploration spatiale qu’il réalisera à partir de 1957. Korolev ne dispose alors que d’une petite règle à calculer, une des rares possessions qu’il a pu emporter avec lui, pour vérifier ses calculs.

     Après seulement onze mois de ce régime de travaux forcés (et non jusqu’en 1944, contrairement à ce qu’indiquait le docufiction de la BBC À la conquête de l’espace, diffusé l’été dernier sur la chaîne Historia) qui laissera néanmoins des séquelles durables sur sa santé, Korolev est transféré dans une charaga, sorte de résidence surveillée pour savants, d’où il est libéré en juin 1944.

     Commence dès lors la période la plus fructueuse de sa vie, pendant laquelle, à partir de 1957, s’enchaîneront toutes les premières du début de l’ère spatiale : la mise en orbite du premier satellite (Spoutnik 1) ; la petite chienne Laïka, premier être vivant à tourner autour de la Terre (les Russes avaient déjà envoyé dans l’espace 23 chiens entre 1951 et 1956, mais il s’agissait alors de vols suborbitaux) ; le premier satellite d’observation de la Terre (l’Objet D, lancé le 15 mai 1958 dans le cadre de l’Année géophysique international sous le nom de Spoutnik-3, et doté de 12 instruments scientifiques) ; le premier homme et la première femme en orbite ; la première marche dans l’espace ; le premier satellite autour de la Lune ; la première sonde à s’approcher de Mars (Mars 1, 1963 la première sonde sur une autre planète (Venera 3, 1966).

     Dans l’histoire de la conquête de l’espace, Sergueï Pavlovitch Korolev est le quatrième membre de ce que j’appelle le carré d’as des pionniers et des bâtisseurs. Il y a d’abord Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski (1857-1935), l’humble instituteur russe autodidacte qui, en 1883, édifie TOUTES les bases théoriques de l’astronautique. Ensuite, l’Américain Robert Goddard (1882-1945) qui, en 1926, lance la première fusée à combustible liquide au monde. Le troisième as est certainement l’Allemand devenu Américain, Wernher Von Braun (1912-1977), l’homme de la V-2 puis de la gigantesque fusée Saturn V qui a permis à 12 astronautes de fouler le sol de la Lune.

     Il est étonnant de constater que ces quatre génies ont chacun eu à surmonter un handicap physique, social, moral ou politique. Tsiolkovski, devenu partiellement sourd à la suite d’une scarlatine contractée alors qu’il avait neuf ans, ce qui l’a isolé des autres enfants, s’est réfugié dans les livres et les études. Goddard, quant à lui, a dû faire face au scepticisme de son temps, le New York Times allant jusqu’à ridiculiser ses théories. Von Braun, provenant d’une vieille famille aristocratique, semble avoir eu la vie plus facile. Pourtant, il a subi quelques semaines de réclusion en 1943 parce que les nazis doutaient de sa loyauté. Alors même que, 16 ans plus tard, à la veille du vol historique d’Apollo XI, certaines personnalités aux États-Unis l’accusaient toujours d’avoir fermé les yeux sur l’emploi d’esclaves à Nordhausen, là où les V-2 étaient fabriquées. En réaction, cet homme profondément imbu de religion et de philosophie aura investi presqu’autant d’efforts à promouvoir les droits civils dans l’Alabama raciste du Centre spatial Marshall qu’il en aura mis à développer la fusée lunaire Saturn V. Et, bien sûr, Korolev qui passera à travers les affres du goulag avec une foi intacte dans le progrès.

     Sans ce carré d’as, il n’y aurait pas eu d’astronautes sur la Lune. Il n’y aurait pas le télescope spatial Hubble, la sonde Cassini qui navigue autour de Saturne. Il n’y aurait pas la navette spatiale et la Station spatiale internationale. Il n’y aurait pas tous ces satellites scientifiques qui observent la Terre et son environnement. Il n’y aurait pas de satellites de communications. Il n’y aurait pas les robots Spirit et Opportunity qui parcourent le sol de Mars depuis quatre ans déjà. Et il n’y aurait pas le Bras canadien et le Canadarm2, ainsi que les retombées issues du Programme spatial canadien.

     Justement, il faut se rappeler en ce 50e anniversaire du lancement de Spoutnik, de l’impact que cet événement a eu sur la naissance du programme spatial de notre pays. Après tout, c’est un jeune ingénieur canadien du nom de John H. Chapman (1921-1970) qui, le premier, a saisi l’importance pour le Canada de se doter d’un satellite pour l’étude de la haute atmosphère : ce sera Alouette-1, lancé il y a 45 ans, le 29 septembre 1962.

     L’héritage de la fusée R-7 de Korolev se manifeste encore aujourd’hui. Elle s’est transformée au cours des années, devenant la Vostok, puis la Voskhod et, depuis 1967, la Soyouz. Et pourtant, les quatre cônes caractéristiques de l’étage de base de la Semiorka forment toujours, 50 ans plus tard, le premier étage de la fusée Soyouz qui lancera dans quelques jours une astronaute américaine, un cosmonaute russe ainsi que le premier Malaisien à s’envoler dans l’espace.

 Olivier-Louis Robert

3 octobre 2007